Naïssam Jalal : la quête d’un « Autre Monde »





© Jeff Humbert



Naïssam Jalal est une artiste rare. A la fois comme musicienne et compositrice, mais aussi par la force et le sens qu’elle donne à sa musique, ses préoccupations sociales, écologiques, humanitaires. Authenticité et honnêteté sont sans doute les mots qui viennent à l’esprit après cet entretien.


Votre groupe « Rhythms of Resistance » existe depuis dix ans : c’est une nécessité d’approfondir les choses que vous avez entamées ?

Naïssam Jalal : Je trouve qu’il y a quelque chose de précieux dans la durée. Vous avez peut-être remarqué combien Mehdi Chaïb et moi jouons en section. Quand on voit Maceo Parker, depuis le temps qu’il joue avec la même section, ça a un son ! Ils ont un son de section qui ne peut être obtenu que dans la durée. Avec le quintet, et avec Mehdi Chaïb, on a un son de section, ça fait vingt ans que je joue avec lui. En fait, maintenant, quand je joue avec Mehdi, je sais qu’il va être très précisément à l’unisson absolu avec moi. Rythmiquement, du point de vue de la justesse, du pitch, au niveau du son. On arrive à fondre nos deux sons ensemble. C’est le fruit d’un travail qui dure depuis des années, on a fait des heures et des heures de travail en section.

Karsten Hochapfel est là depuis le début du groupe aussi et ça fait des années qu’on travaille ensemble. Il sait où je veux aller. Il y a aussi de la confiance car on n’est pas que des musiciens, on est des humains. Du coup, on a besoin de ces rapports-là. Si je lui dis que tel accord n’est pas top et qu’il faudrait aller dans telle direction, il sait que c’est là qu’on trouvera quelque chose qui nous plaît à tous les deux. Ce qui est précieux et qui permet d’avoir ce son de groupe, c’est cette connivence dans le temps.


© Seka Ledoux


Arnaud Domen et Damien Varaillon sont arrivés plus tard.

Naïssam Jalal : Arnaud Dolmen est tout de même dans le groupe depuis 2015, il y a aussi une belle complicité avec lui. Quand on est ensemble sur la route, dans les mêmes hôtels, qu’on mange ensemble, qu’on boit le même vin, on crée des liens qui vont au-delà de la musique. Damien Varaillon est le dernier arrivé dans le groupe pour l’enregistrement de ce répertoire.


En jazz, peu de musiciens ont choisi exclusivement la flûte comme instrument : Jeremy Steig, James Newton, Nicole Mitchell… D’où vient le choix de cet instrument ?

Naïssam Jalal : Il y a Malik Mezzadri aussi. J’ai commencé la flûte toute petite, je crois que c’est vraiment un hasard. C’était tellement naturel que la flûte faisait le prolongement de mon corps. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours joué de la flûte et ça a tout de suite été la flûte traversière, même si à cinq ans, j’ai envisagé la flûte à bec. Mais j’étais déjà assez grande pour pouvoir jouer de la flûte traversière, sans avoir une embouchure retournée. On a tous en tête cette image immémoriale d’un pasteur dans la montagne, du dieu Krishna qui joue de la flûte traversière... C’est un instrument qui est enfoui dans notre inconscient et je pense que à six ans déjà, je devais avoir ça parce que ce qui m’a vraiment surprise et laissée sans voix, plus que le son, c’était la posture.


Et le nay ?

Naïssam Jalal : J’ai commencé le nay à dix-huit ans, j’avais déjà mon certificat du Conservatoire.


Vous dites avoir été influencée par Roland Kirk pour la technique vocale sur la flûte.

Naïssam Jalal : J’avais déjà été au Mali où j’avais découvert la flûte peule, mais je ne l’avais jamais entendue jouer en dehors de cette musique traditionnelle. La première fois que j’ai entendu la technique du flûté-chanté en dehors de la musique peule, c’était Roland Kirk. Et juste après, Magic Malik. Ils avaient, d’une façon très différente chacun, adapté la technique. C’est quelque chose qui a pris du temps chez moi. J’ai chanté assez vite dans la flûte, mais ça m’a pris du temps de chanter au-delà de la flûte, quand je chante et que je joue en même temps. j’ai adopté cette technique assez vite, mais jouer une note et la prolonger avec ma voix en dehors de la flûte, c’est quelque chose que je ne fais pas depuis si longtemps, quatre ou cinq ans. C’était aussi pour moi une façon d’assumer ma voix : je pense que n’importe quel instrumentiste a tendance à se cacher derrière son instrument, et quand on ne se cache plus derrière son instrument, on est vraiment à nu. Il y a aussi cette question de la voix féminine, d’assumer ma voix de femme, aiguë, dans cet instrument. J’ai eu besoin de temps pour assumer ma voix.


Si c’est plutôt une technique instrumentale chez Roland Kirk, c’est chez vous une façon d’exprimer un sentiment de révolte par votre voix ?

Naïssam Jalal : Evidemment que c’est une technique, mais c’est pour moi une façon d’exprimer des choses compliquées. On est humain et c’est parfois dur sur scène d’assumer devant des centaines de personnes, ça a pris du temps.


On ressent dans votre musique une dualité entre tendresse, douceur et violence, un côté vindicatif.

Naïssam Jalal : Je ne cherche pas forcément le contraste, mais j’essaie d’être la plus authentique possible, la plus honnête, de reproduire ce qui se passe en moi d’un point de vue des émotions, des idées, des sentiments. On vit dans un monde qui peut être splendide, l’amour est le vrai médicament qu’on a à notre portée, qui ne donne pas d’effet secondaire, mais on vit aussi dans un monde ultra-violent. Cette violence, je la ressens à la télévision, dans les médias, je la ressens en tant que fille d’immigrés dans ce pays, je la ressens en tant que citoyenne empathique. Quand je vois quelqu’un qui dort dans la rue alors qu’il neige, ça me dévaste, je trouve ça tellement injuste. Quand je vois ces migrants qui ont affronté la Méditerranée et qui aujourd’hui dorment entre le périphérique et des barricades, quand je vois ce qui se passe en Syrie, en Chine, un peu partout dans le monde, ça me fait mal. Je cherche à rendre compte de cela parce que c’est notre rôle d’artiste, mais c’est aussi une thérapie de base parce que si je ne me sers pas de ma musique pour traduire ce que j’ai à l’intérieur, je vais me dévorer toute seule. C’est un acte d’expression et de guérison à la fois.


Sur « D’ailleurs nous sommes d’ici », il s’agit presque d’un reproche amoureux que vous faites à la France.

Naïssam Jalal : Bien sûr c’est mon pays, c’est pour ça que j’ai mal. Ce matin, j’ai vu une photo prise en Algérie d’un graffiti sur un mur et la personne avait écrit : « Mon premier amour déçu, c’était l’amour du pays » C’est dur ! Quand on vit dans un pays, on aime ce pays, et quand on est dirigé par un dictateur ou des incompétents, c’est douloureux. Je n’avais pas envie de cacher mon amour pour ce pays. J’ai mis très longtemps pour écrire ce poème, je ne voulais pas être dans la douleur ou dans la haine, j’ai de l’amour pour ce pays.


Pour le deuxième disque de l’album, vous êtes accompagnée par l’Orchestre National de Bretagne. Ce n’est pas votre première expérience avec cordes.

Naïssam Jalal : En effet, j’ai fait une création avec un quatuor à cordes. En fait je ne suis pas super fan des grands ensembles parce que je trouve qu’il y a une force d’inertie qui est assez lourde à porter. Quand on m’a proposé d’écrire pour un orchestre symphonique, j’étais très enthousiaste parce que c’est un fameux challenge, mais la première chose que j’ai faite c’est de diviser l’orchestre par quatre. J’ai gardé le même nombre de pupitres mais avec un quart des effectifs par pupitre. En discutant avec quelqu’un qui est spécialiste en musique classique, j’ai appris que c’était aussi le parti pris de compositeurs comme Bela Bartok, parce que leur musique est très rythmique. Et je me suis rendu compte que jouer avec un orchestre de cent personnes, c’est me tirer une balle dans le pied... Plus il y a de membres, plus le corps est lourd. Avec vingt-huit musiciens, c’est beaucoup plus simple. C’est une proposition qu’on m’a faite et que j’ai acceptée avec enthousiasme.


Tout à l’heure, j’ai insisté sur le mot « jazz ». Vous avez reçu une « Victoire » de la musique dans une catégorie « inclassable »…  Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Naïssam Jalal : Cette catégorie est à double tranchant : à partir du moment où on est inclassable, on ne peut pas entrer dans une catégorie spécifique, et ça me va très bien. La création artistique explose les cadres à partir du moment où c’est authentique et personnel, elle est vivante et n’entre pas dans une case. Par ailleurs si on me place dans cette catégorie, c’est parce qu’on pense que je ne fais pas du jazz… alors que je joue avec Claude Tchamitchian ou Hamid Drake… Il y a des programmateurs de world music qui ne me programment pas parce que c’est trop jazz, et des programmateurs de jazz qui ne me prennent pas parce que c’est trop world… Ce que je veux faire c’est raconter ce que j’ai à dire, partager avec les gens, sans préjugés.


Nous avons cet entretien à l’heure où Joe Biden prête serment. Quel serait votre serment d’artiste ?

Naïssam Jalal : Je n’ai pas les moyens d’action d’un président... En tant que musicienne, j’essaierais, ou plutôt, j’essaie de toujours rester légitime, être la plus authentique possible, ne pas répondre à des injonctions économiques, partager avec les gens ce que j’ai de plus précieux.


En espérant que la situation sanitaire le permette, avez-vous des concerts prévus en Belgique ?

Naïssam Jalal : On devait jouer au Brosella en juillet dernier. Les organisateurs souhaitaient nous reprendre cette année, mais c’est tellement imprévisible…

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin  -  photos © Jeff Humbert (N/B) et Seka Ledoux (couleur)
Une collaboration Jazz'halo & Jazzaround




Naïssam Jalal & Rhythms of Resistance
Un autre monde (Les couleurs du son)

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