Bojan Zulfikarpasic: le pianiste qui venait des Balkans.

On a pu entendre Bojan Z à différences reprises en Belgique : entre autres, au sein de l'Azur Quartet d'Henri Texier à Welkenraedt (Jazz aux Pyramides, 1995) ; avec son propre quartet, en compagnie de Julien Lourau  (Jazz à Liège, 1997) ; en solo (Jazz Brugge,2004) ; avec son Tetraband, en compagnie du tromboniste américain Josh Roseman et du batteur Sebastian Rochford (Genk, Motive Jazz, 2007) ou encore, en 2014, à Flagey, en duo improvisé avec Enrico Rava. 
Pour le 26e Jazz à Liège, il était, comme à Comblain en 2013, en duo empathique avec Michel Portal (cl, bcl, ss, bandonéon). Un concert quatre étoiles ponctué de magnifiques mélodies : Bailador, Dolce, Cuba Si Cuba No de Portal, deux compositions d'Astor Piazzolla et d'autres de Bojan. L'occasion de rencontrer, dans les coulisses du Théâtre de Liège, le pianiste né à Belgrade.

Comment s'est faite la rencontre avec Michel Portal ?

Michel, je l'ai rencontré fin 1992. Avec Henri Texier, on a enregistré An Indian's Week pour Label Bleu et Michel était invité sur deux plages au bandonéon. C'était dans le studio Acousti à Paris qu'on s'est croisé pour la première fois. On a passé deux jours ensemble. Je jouais déjà avec Henri depuis un an. Curieusement, quelques mois après, Michel m'a appelé pour jouer avec son groupe. Je me rappelle très bien qui en faisait partie : Tony Rabeson à la batterie, qui faisait partie du groupe d'Henri, François Moutin à la contrebasse, Richard Galliano à l'accordéon et moi au piano. C'était un peu le prélude de cet univers que j'ai pu partager avec Michel. Depuis, je suis un des musiciens qui jouent très souvent avec lui. J'ai l'impression qu'ensemble, nous avons développé la formule du duo à un niveau assez spécial d'échange et de confiance: par exemple, c'est moi qui a réalisé son album Bailador, avec de grands musiciens américains : Ambrose Akinmusire à la trompette, John DeJohnette à la batterie et ScottColley à la contrebasse. J'ai fait tout le travail de production. Il y a là une relation de confiance qui dépasse le simple fait de jouer ensemble.


© Robert Hansenne

Un point commun entre Michel Portal, Henri Texier et toi, c'est qu'on vous reconnaît dès les premières mesures...

On appartient tous les trois, même si nous ne sommes pas de la même génération, à cette époque du jazz durant laquelle on cherchait à être original et personnel, à ne pas faire comme les autres, à trouver sa propre voie avec ses propres compositions. Ce qui est moins le cas aujourd'hui. Maintenant, comme il y a beaucoup d'écoles, de nombreux musiciens se contentent d'imiter l'un ou l'autre grand nom. C'est vrai que, lorsqu'on arrive à jouer comme l'un des grands noms du jazz, on éprouve une certaine satisfaction mais il ne faut pas s'arrêter là. Dans tous les cas, c'est ce qu'on me répétait autour de moi. Parmi tous les grands musiciens que j'ai eu la chance de rencontrer, aucun n'a dit : « Fais comme moi ». Ils m'ont tous incité à créer mon propre univers. Donc c'est sur ce point que, tous les trois, nous nous retrouvons. Henri a son propre univers sonore, il a un jeu très personnel, une manière de faire chanter la contrebasse et des compositions vraiment originales. Michel, quel que soit l'instrument sur lequel il joue, on le reconnaît immédiatement. Et, en ce qui me concerne, j'ai entendu assez souvent que des gens savent très vite que c'est moi au piano.


© Robert Hansenne

Tous les trois, vous venez de vous retrouver, en mars, pour la carte blanche offerte à Henri Texier à l'occasion des 30 ans de Label Bleu à Amiens: un très beau concert et l'occasion d'une vraie découverte...

C'était la première fois que je jouais avec Thomas de Pourquery (as) et Edward Perraud (dm): en fait, c'est  surtout eux qui se sont retrouvés un peu comme des novices amenés à intégrer un autre univers musical. Pour eux, c'était la première fois qu'ils rencontraient  Henri et Michel : ils étaient aux anges, c'est évident. Manu Codjia (g), lui, connaissait bien l'univers d'Henri : il a fait partie, mais pas en même temps que moi, de plusieurs de ses formations. Et moi, je connais Manu depuis longtemps : j'ai joué avec lui dans d'autres formations. C'est quelqu'un qu'on retrouve dans de nombreux groupes. Ce concert à Amiens, c'était un « one shot ».


© Régis Le Ruyet

Un point commun entre toi et Michel, c'est cette volonté d'explorer de nouvelles façons d'aborder l'instrument : par exemple, comme lors du premier morceau du concert, utiliser le « corps » du piano comme instrument de percussion...

C’est vrai que plein de musiciens utilisent les ressources percussives qui sont à l’intérieur du piano mais très peu avec le « corps » du piano. Si je le fais, ce n’est pas juste pour être différent. Je me suis dit  que, pour avoir les graves, on peut frapper le couvercle et le cadre de l’instrument. Après, on s’est organisé avec l’ingénieur du son pour savoir comment on pouvait arranger cela : cela fait partie de mon arsenal sonore. Michel lui utilise les clés de la clarinette basse pour avoir des effets de percussion ou joue de la clarinette sans l’embouchure pour créer de nouvelles sonorités. Il joue aussi du soprano en se penchant dans le cadre du piano pour obtenir des effets de réverbération du son.

A une époque, tu as aussi trafiqué un Fender Rhodes pour l’album Xenophonia…

Oui, il a fallu chercher. Le piano Fender est devenu très connoté. Dans cette quête de nouvelles sonorités, j’ai réussi à trouver un son qui m’est propre au piano et, alors, je me suis demandé ce que je pouvais faire avec le Rhodes. Souvent avec les instruments électriques, c’est plus difficile d’avoir un son personnel, surtout si ce sont des instruments avec lesquels on n’a pas de contact direct avec les cordes, comme c’est le cas avec la guitare électrique. Le Rhodes, il faut savoir le trafiquer. Je me suis beaucoup penché là-dessus, cela fait des années. Je considère le Rhodes réellement comme mon deuxième instrument. Mon premier Rhodes, je l’ai eu à l’âge de 13 ans et depuis, je le trimballe avec moi. On entend la différence entre les pianistes qui l’ont porté et ceux qui ne l’ont jamais fait. Moi, je l’ai beaucoup porté, heureusement, j’ai un ostéopathe qui m’est très précieux.

Comment parvient-on à jouer du piano acoustique de la main gauche et du Rhodes de la droite : faut-il un dédoublement du cerveau ?

Cela, c’est encore facile au niveau des mains, mais il y a deux pédales, là, c’est plus compliqué : les gens ne se rendent pas compte de ces détails. Il faut se retourner entre les deux pour avoir une vision globale : les proportions changent par rapport à la situation où on joue d’un seul instrument. Je le fais surtout à cause de ces sonorités que procure le mélange de l’acoustique et de l’électrique : il y a quelque chose qui me plaît beaucoup et j’ai imaginé que les gens allaient avoir la même sensation que moi. C’est devenu une chose que je fais très souvent mais je peux très bien ne jouer que du piano acoustique.

Tu as, par exemple, donné un fabuleux concert de piano solo, lors du festival Jazz Brugge de 2004, dans la très belle salle de musique de chambre du Concertgebouw…

Oui, sur un très bon Steinway et avec l’acoustique merveilleuse de cette petite salle. Cette année-là, il y avait le Vienna Art Orchestra et trois concerts de piano solo : Simon Nabatov, Stefano Bollani et moi. Pour un pianiste, le piano solo est un heureux passage. Heureux sont les pianistes qui arrivent à s’affirmer et à passer au travers de la difficulté de se retrouver seul sur scène. Souvent, les pianistes de jazz rejettent le côté classique de cette expérience. Au piano solo, on communique d’abord avec le silence : c’est à partir du silence qu’on crée. Le public est le témoin de ce processus de conversation entre le piano et le silence et, après, cela débouche sur une communication avec le public. Beaucoup de pianistes préfèrent jouer en trio, avec contrebasse et batterie. Souvent, à force de ne pas travailler autre chose, ils se retrouvent à jouer en solo et à avoir, en fait, une main gauche comme s’il y avait une contrebasse. Mon premier concert solo, c’était à Amiens où j’avais reçu une carte blanche en 1995 : j’ai tremblé comme si c’était mon tout premier concert. J’avais un trac terrible, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. C’est pour cela que j’ai décidé de pousser cette expérience à fond. Depuis, j’ai fait de nombreux concerts en solo. Dernièrement, j’ai joué à Buenos Aires, dans une salle qui s’appelle Ballena Azul, une énorme salle de 2000 places, construite il y a un an, dans le Centre Culturel Kirchner. Cela a été un concert très réussi. Le lendemain, il y avait Marta Algerich, l’un des grands noms de la musique classique, avec encore plus de public. C’est intéressant de jouer devant des gens qui ne connaissent pas ta musique, qui te découvrent pour la première fois. Le solo est quelque chose que j’aime beaucoup.

Il y a un autre duo qui existe depuis longtemps : celui avec Julien Lourau. Tu viens de jouer à Coutances…

Oui, on y a joué il y a quatre jours. On est allé à Luxembourg la semaine dernière puis à Coutances. Avec Julien, c’est une longue histoire. Avec Michel, c’est déjà une relation de longue haleine, mais, avec Julien, on s’est rencontré encore plus tôt, en 1989. Je suis apparemment quelqu’un qui aime les nouvelles rencontres mais aussi les collaborations qui s’étalent sur de longues années et permettent d’arriver à d’autres niveaux de complicité. La confiance est là et on arrive toujours à se surprendre. Avec Michel et avec Julien, c’est possible de faire un concert sans avoir la liste des morceaux. J’aime bien apprendre les morceaux par cœur, les miens comme ceux de Michel ou de Julien. Je n’ai pas fatalement besoin des partitions. Par exemple, pour ce concert, il n’y a que pour les deux morceaux d’Astor Piazzolla que Michel a joués au bandonéon que j’ai eu besoin des partitions. Automatiquement, quand on connaît la matière, on peut atteindre de hautes sphères d’improvisation.

Avec Julien Lourau, tu as rencontré Noël Akchoté…

Noël et moi, nous sommes nés la même année, en 1968. Je l’ai rencontré à Belgrade : sa maman est yougoslave. Il avait 14 ou 15 ans quand on s’est rencontré. A l’époque, il avait piqué le look à Philippe Catherine, avec l’écharpe autour du cou. Il avait toutes ses cassettes, des concerts enregistrés dans des clubs, notamment avec Chet. Quand je suis arrivé à Paris, en 88, je me suis rendu compte qu’il y avait un gars que je connaissais : c’était Noël. Il jouait quelque part, je suis allé le voir et c’est comme cela qu’on a démarré notre collaboration musicale et c’est un peu plus tard que j’ai rencontré Julien avec qui j’ai formé un quartet avec Marc Buronfosse (cb) et François Merville (dm).

Et tous les trois, vous vous êtes retrouvés chez Henri Texier pour le Sonjal Septet…

Oui, Noël a été le premier, à cette époque, à apporter , lors des répétitions, des compositions de musiciens qui sortaient de ce répertoire habituel qu’on étudie dans les écoles de jazz : de la musique de Jim Pepper, John Abercrombie, Kenny Wheeler mais aussi Henri Texier et Aldo Romano. C’est marrant, c’est de cette manière que j’ai vraiment découvert la musique d’Henri que j’avais vu auparavant lors d’un concert à Belgrade. Je me rappelle de ma réflexion à l’époque : « Ce n’est pas mal pour des musiciens français…» Et puis, quelques années plus tard, je me suis retrouvé à jouer avec lui. Quand Henri a découvert que des jeunes gens jouaient sa musique, il est venu nous entendre : Henri a cette intelligence d’aller voir de jeunes musiciens en concert et il a eu aussi un informateur, son fils Sébastien. C’est comme cela qu’Henri m’a appelé d’abord dans l’Azur Quartet avec Glenn Ferris, puis le Quintet avec Sébastien, ensuite, pour le Sonjal, avec Tony Rabeson et Jacques Mahieux à la batterie, François Corneloup (bs), Sébastien (as, ss), Julien Lourau (ts), Noël (g) et moi.


© Robert Hansenne

Tu es aussi venu jouer en Belgique, à Genk, avec le Tetraband en 2007…

C’était seulement notre deuxième concert avec cette formation, dans une salle à demi vide, avec Josh Roseman (tb), Sebastian Rochford (dm) et, à la basse, Christophe Minck qui a abandonné le projet par la suite parce qu’il tournait avec la chanteuse Rokia Traoré. C’est Ruth Goller qui l’a remplacé par la suite. A Genk, c’était un des premiers jets de ce projet qui n’était pas évident à mettre en place, entre deux mondes, le monde électrique et l’acoustique.

En 2014, à Flagey, tu as remplacé Stefano Bollani, à l’improviste, aux côtés d’Enrico Rava…

Oui, Stefano était malade et il a raté l’avion. Enrico m’a appelé. Je suis arrivé à Bruxelles à 19 heures et le concert commençait à 20 heures. Mais Enrico je le connais depuis des années, même si je n’ai jamais joué dans son groupe. Par contre, j’ai invité Enrico et Gianluca Petrella (tb) à jouer avec mon trio, Thomas Bramerie à la contrebasse et Martijn Vinck à la batterie. Je connais sa musique que j’écoute depuis des années. A Flagey, il a fallu sauver le concert. Nous avons joué des standards. Enrico m’a dit : « Je commence, tu me suis ». J’ai l’impression que le public trouve étonnant que je joue des standards mais, en fait, je les connais très bien, c’est un répertoire que je connais par cœur mais je le joue rarement. Ce qui ne m’empêche pas de monter sur scène et de me lancer dans ce répertoire de grands classiques.

Avec Enrico, est-ce que tu n’as pas joué pour l’album 3 + 3 du trio Romano-Sclavis-Texier, avec trois invités : Enrico, Nguyên Lê et toi ?

Si, mais c’était juste un enregistrement, il y a eu tout juste un concert avec ce projet mais sans Enrico. On a eu seulement deux jours de studio ensemble.
Pour revenir, à Flagey, ce qui m’a montré que le concert a été un succès, c’est le nombre d’Italiennes qui étaient dans la salle et qui étaient spécialement venue pour Stefano : on avait l’impression que toute la communauté italienne de Bruxelles était venue à Flagey. En sortant de la salle, j’ai entendu : « Ma, complimente, bravo… » Et elles ont commencé à me prendre dans leurs bras. A l’annonce de l’absence de Stefano, cela avait été une grande déception auprès de toutes ces jolies femmes mais, à la fin du concert, elles étaient conquises.

As-tu de futurs projets d’albums ?

Oui, plusieurs. J’ai enregistré un duo avec le tromboniste Nils Wogram en  Allemagne. Je suis très content, c’est un sacré musicien. C’est assez original parce que les duos piano – trombone ne sont pas fréquents. L’album devrait sortir en juillet, d’abord en Allemagne puis en France. De mon côté, avec Julien Lourau, on est en train de passer à une nouvelle phase de duo, en incorporant davantage d’électronique. Enfin, depuis deux ans, j’ai poussé un projet un peu différent, avec la voix et des effets électroniques. J’ai écrit des chansons, cela m’intéresse mais ce n’est pas évident de faire de la musique avec ces effets électroniques. J’ai viré le piano, je ne jouerai que du Rhodes et du synthé avec des effets. Pour les voix, j’ai déjà des noms en tête, je compte en incorporer plusieurs.

Quelques repères discographiques :

En tant que leader :

Bojan Z Quartet, 1993, Label Bleu
Yopla, 95, Label Bleu
Koreni, 99, Label Bleu
Solobsession, 2000, Label Bleu
Transpacifik, 2003, avec Scott Colley et Nasheet Waits, Label Bleu
Xenophonia, 2006, Label Bleu
Humus, 2009, Tetraband, EmArcy.
Soul Shelter, 2012, solo, EmArcy
Duo, 2 Birds One Stone

Avec Henri Texier:

An Indian’s Week, 1993, Label Bleu
Mad Nomad(s), 95, Label Bleu
Mosaïc Man, 98, Label Bleu
String Spirit, 2002, Label Bleu



Avec Michel Portal:

Dockings, 1997, Label Bleu
Bailador, 2010, Universal



Avec Julien Lourau:

The Rise, 2001, Label bleu
Fire and Forget, 2004, Label Bleu

Propos recueillis par Claude Loxhay (mars 2016)
Photos: Cees van de Ven, Robert Hansenne et Régis Le Ruyet

article publié par jazzaroundmag.com


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